Parcours

1956

Naissance à Ruyigi (Burundi).

1993

Massacres interethniques et déplacements de plus de 1 million de personnes.

2000-2004

Construction de 500 maisons Shalom.

Juin 2005

Reçoit la plus haute distinction du Haut-Commissariat aux réfugiés.

2005

Ecrit avec Christel Martin La haine n'aura pas le dernier mot (Albin Michel, 12 €).

{mosimage}Marguerite Barankitse aurait bien des raisons d'en vouloir à Dieu. Il ne suffisait pas qu'elle naisse dans l'un des pays les plus pauvres de l'Afrique pauvre. Elle a été élevée dans une zone éloignée de tout, celle de Ruyigi, à la frontière tanzanienne, privée de routes, d'écoles, de dispensaires, l'une des régions qui ont le plus souffert de la discrimination ethnique et des massacres de 1993 : 85 % de Hutus et, à l'époque, un pouvoir férocement tutsi.

Maggy est élevée chez des religieuses, mais c'est "maman Maggy" - au Burundi, les parents portent le prénom du premier enfant - qui lui assure le meilleur de son éducation. Sa mère est une perle : "Maman avait toujours la porte ouverte. Elle disait que nous étions tous enfants de Dieu. Chaque dimanche, on allait chez les voisins ou les malades porter le vin de banane ou la bière de sorgho." A table, quand les enfants réclament de la viande, elle répond en riant : "Les haricots, c'est meilleur en protéines !" Maggy a hérité de sa mère, disparue en 1989, un humour ravageur, des fous rires et un coeur en or massif.

C'est en octobre 1993 qu'elle rencontre le malheur. Pour de bon. Catholique, elle travaille à l'évêché de Ruygi, où le début des massacres précipite un grand nombre de fuyards accourus des collines. Pendant des jours, tapis dans des armoires et des sacristies, ils sont protégés par elle des assaillants.

Puis, un dimanche, le 24 octobre, la grille finit par céder. Au milieu de la cour, Maggy est enchaînée à une chaise et, de ses yeux, doit assister à l'innommable : 73 hommes et femmes, vieux et enfants, sont assassinés, l'un après l'autre, à coups de machette et de bambou. Le feu est mis aux locaux de l'évêché.

La vue de quelques enfants épargnés lui donne une rage de vivre qui ne la quittera plus. Son destin est tracé. "J'ai dit non à la haine fratricide. Avec l'éducation que j'ai reçue, je ne pouvais pas laisser bafouer le plus beau de la vie." Depuis, dans sa région natale de Ruygi, et tout le Burundi, les maisons Shalom poussent comme des champignons. Elles abritent 10 000 enfants, orphelins ou non, victimes des massacres, du sida et de la faim. Les enfants d'abord, mais la porte est ouverte à tous : au prisonnier qui vient d'être relâché, à la prostituée, à la mère qui ne sait pas où accoucher, aux réfugiés des camps de Tanzanie et du Rwanda.

Les maisons Shalom sont le fruit d'une révolte. "On n'avait rien. On improvisait chaque matin, se souvient Maggy. On faisait des berceaux en carton, on vendait des beignets, on luttait pour la survie. Le soir, je dormais comme un sac de farine." Elle savait seulement que Dieu ne l'abandonnerait pas. Révolte toujours recommencée : "Je suis tutsie, et les Tutsis me prenaient pour une traîtresse, les Hutus pour une espionne. On s'est méfié de moi, on m'a fouillée. Les ONG, les gens d'Eglise m'ont pris pour une naïve, une allumée. En plus, une femme qui n'est pas mariée ni bonne soeur ! Tout le monde pensait : elle va se fatiguer."

Elle a continué, malgré les sarcasmes et les agressions. Sa voiture brûle en 2001, sa ferme est pillée, son petit troupeau de seize vaches enlevé. Quand l'officier de gendarmerie vient pour l'enquête, elle dit en riant : "S'ils nous pillent, c'est qu'ils ont faim. Des vaches, on en aura d'autres. Qu'on nous vole, on ne fermera jamais notre porte." En revanche, la moindre insulte visant l'un de "ses" enfants la rend folle : "Faites ce que vous voulez de moi, mais ne touchez pas à mes enfants."

Un peu partout en Europe, aux Etats-Unis, elle collectionne les distinctions humanitaires. Le Vatican la reçoit et les organisations catholiques en font déjà la nouvelle icône de la charité universelle, mais Maggy ne répond pas aux canons de la sainteté traditionnelle. Quand on vient l'accueillir dans une gare ou un aéroport, elle trompe ses hôtes, qui s'attendent à voir débarquer une nouvelle Mère Teresa ou une Soeur Emmanuelle. Cela la fait rire. Chez elle, rien de commode ni de conventionnel. Elle provoque, accuse, vitupère.

"J'ai deux parents malades, le Burundi et l'Eglise", dit-elle. Le Burundi est le treizième pays au monde à être infecté par le sida (20 % sur 6,8 millions d'habitants), le troisième dans la liste des pays les plus pauvres. L'espérance de vie y est de 39 ans pour les femmes, 42 ans pour les hommes. "La pauvreté frappe d'abord la femme, par ignorance de la contraception, manque d'éducation. J'ai pu faire des études grâce aux impôts que nos mamans et les paysans ont payés sur les bananes qu'ils vendaient. Aujourd'hui, on les a oubliés, et dix ans de guerre civile ont fini par créer un peuple d'assistés."

Pas de langue de bois non plus quand elle parle des prêtres burundais : "Je ne les supporte plus. Ils excommunient, prêchent, dogmatisent : "Tu ne feras pas ça." Mais ils oublient que le Christ disait : "C'est la Loi qui tue. "Le Christ pardonnait, aimait les pécheurs comme Marie-Madeleine." Elle-même a dû beaucoup pardonner : "Les mêmes personnes qui allaient chaque dimanche à la messe, je les ai vues assassiner, sans honte, leurs propres frères et soeurs. J'ai dû creuser loin en moi pour me répéter : "Maggy, Jésus les aime aussi, même s'ils sont criminels." "Consolation : les églises burundaises sont remplies de jeunes. Mais, provocation : "Chez vous, en France, on dirait que les églises sont interdites aux moins de 50 ans !"

Marguerite Barankitse exaspère aussi les ONG. "Je suis mal à l'aise dans ces réunions officielles et stupides où on crie "Luttons contre la faim !" en costume-cravate devant des buffets somptueux et dans des termes auxquels nous ne comprenons rien." Elle voyage dans ces pays d'Amérique, d'Europe où on meurt d'avoir trop mangé. Elle est reçue comme une princesse dans des hôtels de luxe, et rit du ridicule de sa propre situation : "Il y a des miroirs partout, des robinets, et je pense à mon pays, où l'on doit faire des kilomètres à pied pour trouver de l'eau. Je vois les buffets, et je pense : "Mon Dieu, ils jettent dans des poubelles ce qui pourrait nourrir tout mon peuple !:"

Source: Le monde,18.4.2006